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Exposition : D’où viens-tu, Boris ? Au Manoir du Tourp jusqu’au 23-12. Omonville la Rogue. 50. Rencontre avec Nicole Bertolt, directrice du patrimoine de la Cohérie Boris Vian. L’Outil de l’actualité culturelle l’a rencontré chez Vian à Paris. Extraits de l’article publié dans L’Outil disponible dans les lieux culturels de Normandie.

L’Outil : Qui êtes-vous ?
Nicole Bertolt : J’ai choisi d’accompagner Vian, voici… 35 ans ! J’avais 20 ans quand j’ai rencontré Ursula Vian à Eus, le village le plus ensoleillé de France lors d’un petit festival. Nous sommes devenues amies et un jour je l’ai aidée à trier un papier, deux papiers etc. Les papiers, c’était le patrimoine de Boris Vian ! Cette rencontre s’est produite au moment où Vian revenait sur le devant de la « scène », dans les années 70. Après le décès d’Ursula en 2010, le fils de Boris a repris les rênes et m’a mandaté comme représentante des héritiers de Vian. Ma fonction officielle est directrice du patrimoine en lien avec la Cohérie Vian, une organisation familiale où il est plutôt question des ayants-droit avec les fils de Boris, leur mère, première épouse de Vian et la fondation Vian. Ma responsabilité est de les réunir et de les représenter avec une cohérence ; ce qui m’aide c’est que tous ont la volonté de mettre l’œuvre en avant.

L’O. : L’exposition Vian met la famille en lumière…
N. B. : L’exposition« Le Vrai Boris » circule depuis 1995. Elle a été enrichie spécialement pour le Manoir du Tourp. Avec une salle dévolue à la famille et à l’enfance de Vian à Landemer. Et une autre dédiée aux objets pataphysiques car on insiste sur l’enfance et l’adolescence, mais c’est impossible de passer sous silence l’après. On présente des extraits audiovisuels rares, du cinéma et des documentaires. Et beaucoup d’objets personnels qui partent de cet appartement. Et puis j’ai souhaité créer une frise chronologique. Pour voir comment s’éveille le siècle, y marquer les grandes découvertes, car Vian était aussi un scientifique. Vian est perçu comme un homme du futur mais on me demande souvent« Au fait, quand est-il mort ? Dans les années 30 ? » Si, si je vous assure… La famille Vian, quand on remonte jusqu’aux grands-parents nous ramène à la Commune. Vian, c’est cela aussi, des strates, l’Histoire : il est né pendant la grande Guerre, a vécu durant la seconde et était clairement un héritier du XIXe… La frise permet des renvois vers Kafka, Hugo, la découverte de la pénicilline, Marie Curie, bref un contexte…

L’O. Vian était un connaisseur de la littérature du XIXe ?
N. B. : Oui, Baudelaire, H.G. Wells ou Wilde, il s’en nourrissait au quotidien. Mais c’est aussi l’Histoire et ses parents qui ont façonné Boris. Des aristos oui, mais proches des gens. à Landemer justement, pendant les vacances, dans la maison il y a du monde : un monde fait de toutes sortes de gens. Pourvu que ça s’amuse, que ça ait des idées, tous sont bienvenus. Je suis longtemps allée dans la Manche car j’ai aussi travaillé pour Jacqueline Prévert ; l’expo rend hommage à cette terre et à cet univers d’où est sorti L’Arrache-Cœur. On y verra des manuscrits du livre : les pages où il décrit le jardin avec cette flore unique de La Hague. Cette nature l’a marqué, il adorait faire des recherches sur les plantes. Les gens aussi l’ont marqué : enfant il a sûrement été aux foires aux bestiaux et a dû être frappé par disons l’esprit assez rustre des années 20/25… D’ailleurs après-guerre lorsque la maison aura été éventrée, des pilleurs sont passés… cela a profondément marqué Boris, au point que le nom du village a été banni ! Ce n’est qu’après lorsque devenu le voisin et l’ami de Prévert à Paris et quand Prévert aura sa maison dans la Hague que Vian y reviendra. C’est d’ailleurs son ultime voyage, un peu avant sa mort. Un dernier point sur L’Arrache-cœur. Quand Vian démarre le roman en 1947 il a la dent dure : pour le souvenir de la maison mais aussi contre la religion qui était très présente dans ces contrées. Vian tape toujours là où ça démange en bon provocateur !

L’O. : Parlons musique… le rock et le jazz, bien sûr ?
N. B. : On entend à l’exposition des morceaux comme Rock Coquet, le Rock des P’tits Cailloux ou Rock Feller…Vian, Michel Legrand et Henri Salvador ont écrit les premiers rock français ! Boris avait en Salvador un ami qui connaissait le jazz sur le bout de langue ; Salvador était un guitariste hors pair ! Quand Boris se mettait au stylo avec Henri à la guitare, il en sortait 5, 6 ou 7 chansons : comme Faut Rigoler, Trompette d’occasion…

L’O. : La renommée de Vian arrive en 68…
N. B. : à la mort de Boris en 1959 il n’existait plus que L’automne à Pékin en librairies sinon rien ! C’est grâce à Jean-Jacques Pauvert, aux proches et aux amis qui se sont mobilisés que Pauvert a racheté à Gallimard les bouquins en stock pour republier L’Arrache-cœur et L’Écume de jours vers 1962, puis en 1968 le théâtre, d’autres romans et des poèmes… En 1971 Christian Bourgeois va republier J’irai cracher sur vos tombes, qui est alors toujours sous le coup de la loi…
Aujourd’hui les œuvres complètes de Boris chez Fayard ce sont 10 000 pages ! En 1968 et après il se crée un nouveau public, spontané, qui découvre Vian. Les jeunes reconnaissent cet auteur insolent, drôle, pathétique, poétique, libre… C’est aussi pourquoi j’ai souhaité revenir sur le passé, à la naissance de Vian dans les années 20, il y avait une grande liberté et là aussi se trouvent des réponses…

Propos recueillis par Maria Sève

Exposition jusqu’au 23-12,
Manoir du Tourp, Omonville-la-Rogue.50.